07 Septembre 2015  |  Construction
Publié dans La Revue POLYTECHNIQUE 06/2015

Evaluation de la durabilité des projets d’infrastructure - Anticiper tous types de risques.

Les risques liés aux projets de constructions deviennent de plus en plus importants, à mesure que ces derniers deviennent toujours plus grands, plus complexes et plus difficiles à mettre en œuvre.

La taille des projets de constructions et d’infrastructures dans les communes a tendance à augmenter. Non pas que l’on construise forcément davantage, mais que l’on travaille de plus en plus par sites, zones et quartiers dans le développement, au lieu d’une approche bâtiment par bâtiment. C’est une excellente chose au sens où cela permet d’être plus cohérent et plus visionnaire, mais c’est beaucoup plus difficile car les impacts économiques, écologiques et sociaux de telles interventions sont plus importants et moins facilement identifiables.
Les risques augmentent avec la complexité et la taille d’un projet. Il suffit d’un seul grain de sable pour immobiliser des capitaux, des processus de développement urbain sur plusieurs années. Et ces risques sont de toutes sortes et en tout lieu différents: recours du voisinage, perte de confiance des investisseurs, paramètre mal considéré dans le plan de développement, profil des habitants et des activités différent de celui prévu, problèmes de matériaux ou de construction, mauvaise planification des transports et de la mobilité, alliances de circonstances entre opposants, etc.
Stades sportifs, tours, densifications de quartiers, infrastructures touristiques, les projets retardés de manière importante, voire même stoppés définitivement par une votation populaire ne cessent d’augmenter, ce qui est tout autant dommageable pour les investisseurs que pour la commune, qui ont souvent investi inutilement d’importantes ressources pour planifier le projet, ou encore pour la population qui, à long terme, devra vivre dans un environnement figé, peu adapté à ses besoins et avec peu de cohérence  au niveau de l’usage des espaces.
 
L’évaluation de projet selon le développement durable – des outils permettant une approche large et proactive des risques
L’évaluation de projets selon le développement durable – une méthode développée depuis une bonne dizaine d’année en Suisse – est de plus en plus utilisée dans la pratique pour prévenir de telles issues à des projets d’importance. Le succès de telles méthodes n’est cependant pas à voir dans une approche de labellisation, mais dans le processus qu’elles permettent de mettre en place.
Des outils généralistes comme Kompass 211, ou des outils plus spécifiques à la construction comme Sméo bâtiment Nachhaltige Quartiere2 ou encore «das Standard des Netzwerk Nachhaltiges Bauen» (NNBS) permettent aujourd’hui d’évaluer toute une série de critères économiques, sociaux et environnementaux, pertinents en terme de développement durable. Ils sont encore souvent vus comme des outils qui permettent de s’assurer de la durabilité d’un projet, alors que ce n’en est pas le but.
 
Une utilité à plusieurs niveaux
Leur force est ailleurs; ces outils permettent de structurer une réflexion dès le début d’un projet, afin de pouvoir en identifier rapidement les enjeux et mettre toutes les chances de son côté pour réussir un bon projet. Plus concrètement, l’expérience montre que l’utilisation de tels outils permet:
  • d’analyser les impacts sociaux, économiques et environnementaux d’un projet dès ses premières phases;
  • d’identifier les risques de tous types (sociaux, économiques et environnementaux) liés de manière proactive et large;
  • d’identifier en amont tous les acteurs concernés, qui pourront devenir, le cas échéant, des alliés ou des opposants au projet;
  • d’optimiser le projet, de définir des mesures d’accompagnement ou de comparer des variantes;
  • d’offrir des bases de décision fondées et transparentes.
Cohorte d’experts ou bon sens et pragmatisme?
Devant l’ampleur de la tâche en matière de risques, bien des responsables ont la clairvoyance de se dire qu’ils ne peuvent tout maîtriser seuls. Le premier réflexe est alors de mandater des experts et spécialistes. On se blinde de rapports, mais les projets n’en deviennent ni meilleurs, ni ne passent davantage la rampe des institutions politico-administratives. Car, par définition, un expert est un spécialiste, il ne peut ni embrasser l’ensemble des enjeux, ni anticiper les questions de néophytes, ni maîtriser les enjeux locaux, ni faire de pesée des intérêts. L’expert n’assume lui-même pas les risques et, c’est un fait, il ne convainc jamais les sceptiques.
L’autre tendance est l’appel au bon sens, au pragmatisme. Si elle est saine dans la mesure où elle implique de prendre ses responsabilités et de s’émanciper de l’avis rassurant de l’expert, cette approche ne permet pas encore d’obtenir le recul nécessaire à la complexité de nos projets, ni d’identifier l’ensemble des enjeux avant que les opposants ne nous y forcent.
 
L’évaluation de projet selon le développement durable
Le succès de telles méthodes ne dépend pas tant des détails de leurs critères et de la précision des aspects à évaluer, mais avant tout de la façon dont ces méthodes sont utilisées. Les quelques règles suivantes sont déterminantes: 
  • ne jamais réaliser une évaluation seul, mais toujours en équipe pluridisciplinaire (au minimum un représentant du domaine économique, social et environnemental);
  • réaliser l’évaluation en collaboration étroite avec la direction de projet (qui connaît les détails du projet et peut immédiatement en tirer des conclusions en matière d’amélioration);
  • réaliser une première évaluation du projet le plus en amont possible, là où les grandes options sont encore ouvertes; mettre en place les mesures permettant d’éviter les risques plutôt que de les mitiger;
  • documenter la discussion sous forme d’un procès verbal, comprenant les questions ouvertes, les éléments validés, les risques potentiels et les idées d’améliorations;
  • un accompagnement externe de l’évaluation sous forme d’une animation peut être utile pour cadrer la discussion et vérifier la bonne utilisation de l’outil.
 
Simple, efficace, pragmatique
Suivant l’outil, l’objectif souhaité et la complexité du projet, les ressources nécessaires à une évaluation peuvent varier considérablement. Pour évaluer un projet connu avec un outil simple comme Boussole 21, avec une équipe de quatre personnes, deux  à trois heures sont amplement suffisantes. Avec un outil plus spécifique, comme quartiers durables by Sméo, il faut compter quelques jours de travail. Et en fonction du niveau d’implication d’externes, on prévoira encore la partie logistique des séances. Il n’est souvent pas nécessaire de faire des études supplémentaires, une approximation et les chiffres existants suffisant la plupart du temps à identifier les enjeux véritables. Cette approche pragmatique permet de maximiser le rapport coût/résultat, sans même comparer avec les coûts totaux d’un tel projet, ou pire, les coûts d’un projet qui n’a pas abouti.
 
Un outil de médiation pour une approche constructive
En plus d’une utilisation interne en tant qu’outil d’analyse de risque, d’optimisation de projet et d’aide à la décision, ces méthodes ont un énorme potentiel en tant qu’outils de recherche de consensus ou de médiation. Ils sont alors utilisés dans des groupes plus importants, avec une animation professionnelle.
En invitant l’ensemble des acteurs concernés par un projet à participer à l’évaluation, on permet un échange constructif sur le fond du projet, critère par critère, au lieu de limiter cette interaction à la phase finale en terme de pour ou contre le projet.
Chaque acteur peut ainsi avoir une vue d’ensemble de tous les impacts, comprendre les conflits d’objectifs et débattre de manière constructive. Il est bien plus difficile, dans un tel contexte, de s’opposer ou de promouvoir aveuglément un projet en se basant égoïstement sur un seul critère ou une seule dimension, en ignorant les autres. Mais il ne s’agit pas d’être naïf: c’est aussi une des faiblesses de l’approche, car certains acteurs ne sont pas habitués au changements de perspectives. Ils préfèrent la facilité de l’approche unidimensionnelle et le fonctionnement binaire entre promoteurs et opposants; ils refusent donc de se lancer dans un tel processus.
 
Un risque trop souvent négligé dans la pratique
Très souvent, en évaluant un projet, on est obligé de faire des hypothèses, que la méthode rend explicite: comportement attendu des usagers futurs en matière de mobilité, mixité espérée des activités économiques ou des habitants, fonctionnement des installations énergétiques, utilisation prévue des espaces publics.
L’expérience montre que ces hypothèses ne se vérifient souvent pas, de par la complexité des systèmes, et très souvent parce que le planificateur du projet n’est pas celui qui en assure l’exploitation. Elles deviennent ainsi un risque majeur de l’entreprise.
Ainsi il s’agit, sur la base des résultats de l’évaluation, de mettre en place des mesures qui permettront à ces hypothèses souvent déterminantes pour la réussite du projet, de se concrétiser, ou au moins de réagir et de s’adapter si elles ne se réalisent pas. Il peut s’agir de mesure d’accompagnement au niveau de l’infrastructure, mais plus souvent en terme de cahier des charges pour une gouvernance future de l’exploitation. Qui fait le suivi de la mixité des activités économiques, et qui peut réagir avec quels moyens? Quel organisme peut décider d’une modification du règlement d’usage de l’espace public? En identifiant ces aspects avant la construction du site, des solutions innovantes et viables sont envisageables, en cohérence avec les objectifs et les ressources à disposition. On peut ainsi imaginer, sur cette base, de définir des contrats entre collectivité publique et développeur d’un projet, qui viendraient compléter un plan d’affectation sectoriel.
Au final, l’évaluation de projet est un outil supplémentaire pour tout spécialiste du risque ou de la gestion de projet, qui veut s’assurer une perspective large dans une situation complexe et ainsi améliorer la maîtrise de son projet.
 
Sites de référence  
www.are.admin.ch/developpementdurable: outils d’évaluation de la durabilité en Suisse
www.eco-bau.ch: plate-forme durabilité et construction des maîtres d‘ouvrage publics de la Confédération, des cantons, des villes et des communes
www.nnbs.ch: Réseau Construction durable Suisse
www.sanu.ch: formation continue sur l’évaluation de la durabilité de projets
 
 
sanu future learning sa
2500 Bienne
Tél.: 032 322 14 33
 
 

1 Instrument open source développé par l’Etat de Vaud http://www.boussole21.ch
2 Quartiers durable by Sméo est un logiciel Open Source libre d’accès, et constitue un outil d’aide à la planification, à la réalisation et à l’exploitation des projets de quartier selon les principes du développement durable. Il est le résultat d’une étroite collaboration entre les Offices fédéraux de l’énergie (OFEN) et du développement territorial (ARE), l’Etat de Vaud, la Ville de Lausanne et le Schéma directeur de l’Ouest lausannois (SDOL). http://www.quartiersdurablesbysmeo.ch/



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