15 Juin 2017  |  Éditorial
Publié dans La Revue POLYTECHNIQUE 06/2017

Éditorial (6-7/2017)

Chronophagie et logocratie
Une dérivée première du célèbre Principe de Peter pourrait s’énoncer ainsi: «Plus un cadre occupe une situation élevée, moins il peut consacrer de temps à son travail». Dérivée seconde: «Moins il peut consacrer de temps à son travail, moins il est efficace». En fusionnant ces deux énoncés, on aboutit à la constatation suivante: «Plus un cadre occupe une fonction élevée, moins il est efficace». Les principaux responsables de ce fâcheux dilemme sont les innombrables séances et réunions auxquelles il est tenu de participer et la masse de courrier électronique qui croît exponentiellement avec l’ascension du cadre dans la hiérarchie d’entreprise.
Il n’est en effet pas rare de voir des personnes occupant des postes à responsabilité consacrer plus de la moitié de leur temps à participer à d’innombrables réunions: conseils d’administration, conseils de direction, entrevues, colloques, entretiens téléphoniques, séminaires, journées d’étude et de réflexion ou autres réunions aussi diverses qu’indispensables, mais hautement chronophages (du grec chronos ‘’temps’’ et phagein ‘’manger’’). Le peu de temps qu’il reste encore de la journée est consacré au dépouillement du courrier électronique, lequel d’ailleurs ne laisse aucun répit depuis l’apparition des téléphones portables dits «intelligents». Je connais des cadres supérieurs qui sont appelés à participer en moyenne à trois réunions quotidiennes. Les medias électroniques ne font d’ailleurs pas gagner de temps depuis qu’un inconscient a inventé la téléconférence. La question reste donc posée: comment réaliser des gains de temps sans devoir diminuer le nombre de réunions auxquelles il s’agit d’assister ou de présider en tant qu’animateur ?
Le remède s’impose d’emblée: diminuer la durée des séances. En d’autres termes extirper toute trace de logocratie. Ce néologisme est composé du nom grec logos qui signifie discours et de kratein (commander). En somme, la logocratie est à l’art oratoire ce que la bureaucratie est à la bureautique. Par exemple, avec un air inspiré, l’orateur monte sur l’estrade et entame une présentation Powerpoint interminable. La durée de l’exposé est en principe inversement proportionnelle à l’importance du sujet. Les logocrates n’hésitent pas à obliger leurs victimes à se déplacer pour leur faire perdre le temps dont ils disposent à profusion. Ils font leur un proverbe chinois inversé: «Dix mille mots valent mieux qu’un bon croquis».
J’ai fréquemment assisté à des conférences de presse ou à la fin de son discours fleuve d’une durée de deux heures, Gaston Raseur remet aux participants un dossier de presse où se trouve consigné à un mot près tous son bla-bla sous forme polycopiée et de clé USB. Ainsi, si vous n’étiez jusqu’à présent pas tout à fait convaincu d’avoir perdu votre temps à venir l’écouter, vous en serez désormais entièrement certain.
 
par Edouard Huguelet


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