19 Octobre 2016  |  Incendie
Publié dans Hotel Security Worldwide 03/1988

L'enfer au 24e étage!

par Gérard Stouder

Une fois de plus le feu a exercé ses ravages, a eu raison de l'homme et de ses biens et a démontré que «cela n'arrive pas que chez les autres» ! Le 14 février, un dimanche, la Saint-Valentin), le restaurant panoramique de l'Hôtel International é Zurich-Oerlikon, un magnifique hôtel qui venait de recevoir sa cinquième étoile, était la proie des flammes. Un incendie aux conséquences dramatiques puisque six personnes y ont laissé leur vie. Le restaurant est entièrement détruit. Bien des accusations ont été proférées à l'égard de la direction de l'hôtel et de la construction de l'immeuble. Aujourd'hui, certains éléments sur les causes de l'incendie et les pertes humaines sont connus. L’enquête du Ministère public du canton de Zurich est cependant encore en cours, sous le sceau du secret de l'instruction. Elle risque d'être encore très longue.

Un hôtel moderne
L'Hôtel International à Zurich-Oerlikon a été construit dans les années 1969-72. Il s'agit d'un bâtiment-tour qui comprend 32 niveaux, quatre en sous-sol et 28 étages. Le rez-de-chaussée abrite la réception, des restaurants et des commerces, le premier étage des salles de congrès, de banquets et les cuisines. Le restaurant panoramique occupait la majeure partie du 24e étage, le reste de ce dernier étant occupé par la chaufferie. Les derniers étages abritent la centrale de climatisation ainsi qu'une piscine. Tout le bâtiment est en béton.

Le restaurant panoramique
«A tous les égards et par dessus tout, que ce soit pour le palais ou les yeux, notre Panorama Grill offre une vue à couper le souffle, qui s'~tend de la ville aux Alpes. La combinaison de Couleurs douces, les miroirs sophistiqués et/es arrangements lumineux créent une. ambiance exclusive de bien-être luxueux. Tout en respectant les traditions Swiss5tels, le fin du fin de l'art culinaire y est développé pour satisfaire les gourmets les plus exigeants». C'est ce que l'on peut lire à propos du restaurant panoramique dans le prospectus de l'Hôtel International (fig. 1 et 2). Il n'en reste plus rien, il a été complètement détruit par un incendie le 14 février 1988, en début d'après-midi, causant la mort de six personnes (fig. 3).
 
Fig. 1. Aile sud du Restaurant panoramique.

Le restaurant avait une surface d'environ 19 x 28 m avec, au centre, la cuisine, les locaux de service et deux monte-charge (fig. 4). Deux séries d'ascenseurs pour personnes aboutissent dans un hall-vestiaire. Les tables sont réparties le long des fenêtres des trois façades ouest, sud et est. Une grande partie de l'aile est, au fond, est réservée à la discothèque et sa piste de danse. Les deux cages d'escaliers et issues de secours aboutissent l'une dans l'aile sud du restaurant, l'autre au nord dans le vestiaire. L'ensemble a été complètement rénové il y a environ une année et demie.
 
Fig. 2. La discothèque: luxe et raffinement.
 
Ce jour là il y avait 20 à 25 clients attablés et 10 employés de service. L'incendie s'est déclaré peu avant 13 h 30 et a pris une ampleur inouïe avec une rapidité extrême. Toutes les ailes sont totalement détruites, excepté l'aile ouest qui ne l'est que partiellement. Pendant leur action d'extinction, qui a duré environ une heure et demie, les pompiers ont découvert les corps de six personnes, deux couples de clients et deux employés.

Instruction en cours
Au lendemain de l'incendie, la presse nationale et internationale commentait ce terrible accident et soulevait de nombreuses hypothèses quant aux causes de l'incendie et surtout quant aux négligences et responsabilités. Des accusations furent proférées, tant en ce qui concerne la construction de l'immeuble, qu'en ce qui concerne les mesures de sécurité et l'organisation de l'hôtel.
A l'heure à laquelle nous écrivons ces lignes, soit deux mois exactement après l'accident, l'enquête pour établir les responsabilités juridique est encore en cours. Elle se révèle très difficile et longue. Le Ministère public du district de Zurich se refuse encore à donner des informations quant aux responsabilités, ceci pour le respect du secret de l'instruction.

Fig. 3 L’hôtel en flammes.
 
Le déroulement des événements
Quelques faits, tant sur les causes de l'incendie que sur celles des décès sont cependant assez clairement établis et confirmés par le Ministère public cantonal.
L'incendie s'est déclaré dans un petit local de service (1) séparé du restaurant par un rideau (fig. 4).un  apprenti-sommelier de 19 ans remplissait de manière non appropriée le réservoir à alcool d'un réchaud en se servant d'un récipient de près de 5 litres d'alcool à brûler. Le réchaud était encore chaud. Il est fort probable que des vapeurs d'alcool, puis l'alcool qui s'est renversé du bidon et s'est répandu sur le sol, se soient , enflammés au contact d'une flamme, d'une étincelle électrique ou d'une autre source d'allumage.
Le feu ne put être éteint par l'extincteur portatif. Le rideau fut arraché pour tenter d'étouffer les flammes, mais là aussi sans succès. L'incendie se développa alors très rapidement dans ce local de quelques mètres carrés, et l'embrase totalement (premier saut-de-feu - fig. 5).

Fig. 4. Plan du restaurant:/'incendie s'est déclaré en (1) puis s'est rapidement propagé vers la discothèque où à eu lieu le deuxième saut-feu (2), Les flammes se sont développées moins en direction du halle qu'en direction de l'aile est et sud (3. 4). L'incendie a été maitrisé avant qu'il atteigne l'aile ouest (3), Les six victimes ont été découvertes à l'emplacement (5).
 
Les flammes, les gaz chauds de combustion ainsi qu'une épaisse fumée se propagèrent rapidement en direction du bar, du buffet et de la piste de danse où l'incendie fut alimenté par les matériaux combustibles sur place, soit en particulier les agencements en bois du bar et de la discothèque. C'est là que dut se produire le deuxième saut-de-feu; dans le cas du bois, le saut-de-feu se produit vers 300 °C ; il se forme à cette température, par pyrolyse (décomposition chimique sous l'action de la chaleur seule), une quantité importante de gaz combustibles qui s'enflamment. Le plafond au-dessus de la piste de danse montre les effets les plus importants de l'action de la chaleur. Son revêtement est complètement calciné, laissant apercevoir partiellement l'armature de fer du béton; le canal de ventilation est complètement détruit (fig. 6).
 
Fig. 5 Le petit local de service (cuisine à café) où l’incendie s'est déclaré.

Cinq bonnes minutes s'écoulèrent vraisemblablement entre les deux sauts-de-feu. Les personnes attablées (3) ne virent tout d'abord rien de l'incendie. Immédiatement après le deuxième saut-de-feu, des rouleaux de flammes se propagèrent en direction du restaurant (aile est - fig. 7). Les vitres volèrent en éclats et les flammes sortirent à l'extérieur.

Fig. 6. Ce qu’il reste de la discothèque
 
Le feu atteignit le vestibule menant aux ascenseurs et à la cage d'escalier de secours côté nord, coupant l'accès à l'issue de secours. Entre-temps, le front de flamme atteignit l'aile sud.
L'aile ouest fut pratiquement épargnée: l'ameublement, les revêtements de parois et de plafonds sont presque intacts; même les nappes des tables y sont encore (fig. 8).
Par crainte d'effondrement des dalles supérieures, la piscine fut vidée.

Six victimes
La plupart des clients attablés et des membres du personnel de service purent quitter le restaurant. Il n'y eut apparemment pas de panique. La nature humaine étant ce qu'elle est, les gens empruntèrent, pour se sauver, le même chemin que celui qu'ils prirent pour entrer, c'est-à-dire aile est, aile sud, passage par les vestiaires (pour y récupérer leurs manteaux?) puis sortie de secours nord. Personne, apparemment, ne vit, ni n'emprunta l'issue de secours sud, la plus proche (fig. 9).
Quatre clients, deux couples d'un certain âge appartenant à un groupe de six convives, cependant, retournèrent sur leurs pas afin de récupérer leurs sac à main. Décision fatale! Sous la poussée des flammes et de la fumée venant de l'aile est, la sortie sud leur était coupée. Ils repartirent donc vers l'issue nord qui, comme on I'a vu plus haut, avait entre temps été la proie des flammes ne laissant plus aucun espoir de fuite.
Ces quatre personnes, ainsi que deux employés restés là pour les aider, furent retrouvés morts dans l'aile ouest (5). Aucune d'entre elles ne portait de traces de brûlure; elles avaient été asphyxiées par les gaz de combustion (CO).

Les opérations d'extinction
L'alarme, donnée par le «Duty manager», parvint aux sapeurs-pompiers à 13 h 30.
Dès son arrivée à l'hôtel, l'officier sapeur-pompier responsable du sauvetage reçu la mission d'évacuer les chambres d'hôtel de l'étage le plus élevé. Il utilisa l'ascenseur pour y arriver et constata que la direction de l'hôtel avait déjà commencé cette évacuation.
Le premier groupe d'intervention, quant à lui, ne parvint plus à utiliser les ascenseurs, même pas celui réservé aux sapeurs-pompiers, et dut faire la montée à pied, comme durent le faire toutes les autres équipes qui suivirent.
L'incendie fut attaqué sur tous les fronts possibles, la première intervention eu lieu une dizaine de minutes après la première alarme. La progression était très lente, due à l'extrême chaleur dégagée par le brasier. Pour améliorer la visibilité, les pompiers cassèrent les vitres de l'aile ouest. Lorsqu'elle s'améliora, ils découvrirent les six victimes.
La durée effective de l'action d'extinction fut d'environ une heure et demie.

Fig. 7. Ce qu'il reste d'une des niches dans l'aile ouest (voir également la fig. 2).
 
Les responsabilités
A l'occasion d'une conférence de presse, à la fin du mois de mars, le porte-parole du Ministère public du canton de Zurich donna quelques informations sur l'avancement de l'enquête. Il confirma en particulier les causes de l’incendie et celles du décès des victimes.
Il confirma que l'alarme avait été donnée à 13 h 30 par le personnel de l'hôtel et non pas via le système de transmission de l'alarme automatique. Cette dernière a cependant parfaitement fonctionné. Il y a une temporisation entre le déclenchement de l'alarme interne et sa transmission au service des sapeurs-pompiers, temporisation qui permet de vérifier la nature de l'alarme, afin d'éviter des fausses alarmes et d'alerter inutilement les sapeurs-pompiers.
 

Fig. 8. L’aile ouest (vue de 5 vers 3) a été pratiquement épargnée par les flammes.

Il est également prouvé que I'«ascenseur-pompiers» n'était en fait qu'un ascenseur normal, se différenciant des trois autres par des portes d'accès supplémentaires du c6té de la cage d'escaliers. à chaque étage. Considérant qu'il n'avait ni cage, ni moteur, ni alimentation de courant de secours indépendants, il ne pouvait pas, comme n'importe quel autre ascenseur, être utilisé pendant l'incendie. Ce genre d'installation correspondait cependant aux normes et règlementations en vigueur en matière d'ascenseurs lors de sa construction.
En matière de mesures de protection contre l'incendie, les mesures constructives (compartimentage coupe-feu, cages d'escaliers et issues de secours, etc.), les mesures techniques (détection automatique, postes d'incendie par étages avec extincteur portatif et bouton-poussoir, colonne montante, etc.) et les mesures d'organisation (consignes à l’usage des hôtes. etc.) correspondaient aux exigences et aux normes en vigueur à l'époque de la construction.
Comme nous avons déjà eu l'occasion de l'écrire, de nombreuses «zones sombres» restent encore à éclaircir, en particulier en ce qui concerne les causes précises de l'origine de l'incendie et de sa propagation (construction du Panorama-Grill, ameublement, matériaux utilisés, etc.), la visibilité de l'issue de secours dans l’aile sud, les instructions internes de l'hôtel en cas d'accident et la surveillance du personnel. 11 est encore très difficile d'estimer combien de temps cela prendra encore.
 
Fig. 9. La sortie de secours qui n'a pas été vue par les clients en fuite.
 
Voilà un nouveau drame avec malheureusement des pertes humaines et des pertes matérielles importantes. Nous reviendrons sur ce cas, dans un prochain numéro, dès que les conclusions définitives du Ministère public du canton de Zurich seront connues.
En attendant, il ne s'agit pas d'accuser, ni de blâmer mais, avant tout, de saisir l'occasion de se remettre en question, de remettre en question la sécurité offerte à la clientèle et au personnel ainsi que les mesures et moyens mis en oeuvre pour assurer cette sécurité.
Un accident, un incendie et ses tristes réalités, cela n'arrive pas qu'aux autres. Songeons un instant à ce qui serait arrivé si, au lieu de se déclarer un dimanche après-midi, alors qu'il n'y avait qu'une «trentaine de personnes», l'incendie s'était déclaré un samedi soir, par exemple, avec plusieurs dizaines de clients en train de manger, de boire et de danser!


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