19 Octobre 2016  |  Incendie
Publié dans Hotel Security Worldwide 07/1990

Discothèque ou chambre à gaz?

La catastrophe de Saragosse, au début de l'année, a coûté la vie è 43 clients de la discothèque «Flying». Ce drame a démontré que la législation espagnole de sécurité était Insuffisante: en effet, ce ne sont apparemment ni le feu ni la fumée qui ont causé le plus de décès parmi les malheureux clients du dancing, mais bien le dégagement de gaz toxiques Issus des matériaux de décoration et de mobilier.

Les entreprises espagnoles spécialisées dans la sécurité ont déclaré au quotidien madrilène «EI Pais» que «même avec la meilleure volonté du monde, un exploitant ne peut se retrouver dans une législation dispersée, où quatre Ministères, les provinces et les municipalités trouvent chacun des compétences.
Nous demandons haut et fort une loi nationale unifiée en la matière». Il est vrai que la sécurité des locaux publics relève en Espagne des Ministères des travaux publics, de l'intérieur, de la santé et de la consommation, ainsi que de celui de l'industrie et de l'énergie. Pompiers, police des lieux publics et inspecteurs ministériels exercent aussi des compétences au gré de diverses législations.
Les 43 personnes décédées en quelques minutes à Saragosse ont perdu la vie par asphyxie. Le monoxyde de carbone dû à la combustion porte évidemment sa part de responsabilité, mais on note que de l'acide cyanhydrique a apparemment été dégagé. Selon la doctoresse Carmen Mariscal, de l'institut national de Toxicologie de Madrid, il serait paradoxalement possible que des traitements chimiques destinés à ignifuger les matériaux puissent contribuer à la production de ce poison mortel. Mais la combustion de nitrile acrylique (composant de moquettes), de métacrylate (plastique présentant l'apparence de verre) et de différents polyuréthanes (mousse de coussins, etc) peut aussi expliquer cette présence d'acide cyanhydrique, de par leur dégagement de monoxyde et de dioxyde de carbone notamment.

Pas de liste
On relèvera que la législation espagnole ne dresse pas de liste des composants dangereux. En fait, les divers règlements se préoccupent de résistance au feu uniquement, ou précisent que les produits qui dégagent en brûlant des gaz toxiques doivent être évités, mais sans les définir plus précisément.
C’était notamment le cas à Saragosse: l'ordonnance municipale comprenait l'interdiction d'utiliser des composants de décoration et d'ameublement dont la résistance au feu soit inférieure à 100 degrés et qui pourraient dégager des vapeurs toxiques en cas d'incendie. Seulement, pour respecter cette réglementation, il eût fallu disposer d'un bataillon d'experts scientifiques capables de tester le comportement des différents éléments et matériaux, et de leurs potentielles combinaisons/ L'acide cyanhydrique est l'un dos poisons les plus violents du monde. Il peut être produit par la combustion de matières plastiques et on note que ce produit a été utilisé comme «carburant» des chambres à gaz. Dans certains Etats américains, il l'est toujours car il provoque la mort quasi-immédiate du condamné.
Son odeur, connue des amateurs de romans d'espionnage dans lesquels les espions en font un usage intensif (pistolet au cyanure), est celle des amandes amères. Respirer une certaine dose de ce produit provoque une rapide contamination du sang et le blocage de l'une des enzymes responsables du transport de l'oxygène dans les cellules.
L'asphyxie cellulaire suit et provoque en très peu de temps la mort brutale de la personne intoxiquée. Il existe bien entendu des antidotes à cette substance, mais en général son action est si rapide qu'il faudrait quasiment que les soins aient lieu dans les secondes qui suivent l'ingestion du poison.

Normes respectées
Les normes de sécurité en vigueur à Saragosse, révisées sur un plan municipal en 1980, puis en 1984, sont qualifiées de «plus rigoureuses du pays» par les autorités de la ville. Elles dépassent en sévérité celles de Madrid ou de Barcelone. On relève notamment que ces règles sont plus détaillées et comportent des chapitres spécifiques concernant tel ou tel type de local public.
Avant d'obtenir sa licence d'exploitation, un établissement public doit remplir les exigences minimales suivantes: accès facile, issues de secours, système de détection d'incendie, alarme, extincteurs ou dispositif d'extinction. Les commandes générales du gaz et de la lumière et les différents compteurs doivent se situer à l’extérieur et être accessibles de la rue.
Les matériaux de construction et de décoration doivent satisfaire à de strictes normes de résistance au feu, tandis que l'usage de matières plastiques, de colles, et d'autres produits de ce type doit être limité.
La Consumer Products SAfety Commission des Etats-Unis, notons-le au passage, estime que les victimes d'incendie meurent pour 23,8 % d’inhalation de gaz/fumée, 66,1% d’inhalation de gaz/fumée et de brûlures et seulement pour 6% de brûlures exclusivement. Dans le cas du «Flying», les normes prescrivaient des escaliers aisément praticables, des issues de secours, des moyens de protection anti-feu, des tuyaux d'incendie, des extincteurs et un chemin de fuite signalé par un éclairage spécial. Il semble que ces normes aient été parfaitement respectées.
 

Le besoin de mobilier et d'agencements résistants au feu s’y fait sentir.
 
Une approche globale
C'est bien là le drame, qui illustre la nécessité d'une approche globale et scientifique de la sécurité-incendie. Si une surcharge électrique, par exemple (comme dans le cas du «Flying»), provoque l'incendie que l'on a cherché à éviter par tous les moyens préventifs imaginables, il faut absolument que les éléments touchés par les flammes ou la chaleur résistent le plus longtemps possible à celles-ci.
Et lorsque malgré tout le feu se propage, la priorité est à la prohibition des gaz toxiques. Pour cela, une analyse méthodique et précise doit être effectuée: chaque élément et chaque combinaison d'éléments doivent être étudiés au plus près. Selon les différentes analyses scientifiques parues dans la presse spécialisée espagnole, non seulement les discothèques, mais les théâtres et autres lieux publics connaissent des carences graves en matière de sécurité. Absence de plan d'évacuation, décorations en matériaux dangereux, vestiaires à côté des sorties...
Encore trop peu de responsables optent pour l'intelligente solution relevée dans de «bons» établissements: limiter les revêtements décoratifs et laisser des parois en simple béton peint.
Un jugement particulièrement sévère a été rendu public par l'Association provinciale des entreprises de salles de fêtes, de bai et de danse de Saragosse. Selon cet organisme, huit établissements sur dix dans la région fonctionnent au mépris de certains règlements, et souvent de dispositions légales essentielles pour la protection du public.
En Espagne comme ailleurs, la solution serait l’établissement d'un programme scientifique de recherche qui permette de recenser, de tester et d'étudier tous les principaux matériaux de construction et de décoration. Ensuite, leur interaction en cas d'incendie devra faire l’objet d'une investigation poussée, permettant d'atteindre le résultat final indispensable à parfaire la sécurité: l’établissement d'une nomenclature complète d'éléments et de combinaisons d'éléments à éviter ou à utiliser modérément. Par la suite, cette liste pourra servir de référence à une législation un/fiée et claire, facilement compréhensible pour le plus modeste exploitant de bar-tabac.
La tâche est certes vaste, mais nullement surhumaine: de telles initiatives ont d'ores et déjà été couronnées de succès en matière d'alimentation, par exemple.
Et la récompense de ces efforts et des Investissements y relatifs, ce serait d'épargner des dizaines, des centaines, des milliers de vies humaines.
 
Un bilan épouvantable
De 1978 à 1990, pas moins de 142 personnes ont perdu la vie dans des Incendies de discothèques, bars ou salles de festivités en Espagne. Outre Ils 43 victimes de la récente catastrophe de Saragosse, le triste bilan du feu se compose des événement qui suivent.
  • En janvier 1978, incendie criminel de la salle Scala à Barcelone: quatre morts.
  • En 1979, à Ubrique, une discothèque est ravagée par le feu: six morts.
  • La même année, en février, l'incendie de la botte de nuit Charade à Madrid coûte la vie à quatre personnes et fait onze blessés.
  • En janvier 1982, au Joy's de Bilbao, 25 blessés dans un incendie, dont de nombreux pompiers cherchant à sauver des vies.
  • Deux mois plus tard, le feu détruit la discothèque Pirandello à Madrid. Heureusement, à ces heures de la matinée, le local est désert et il n'y aura pas de victimes.
  • En juillet 1983, la salle des fêtes Pavillon, fort vétuste, subit un sinistre qui coûte la vie à une personne.
  • En décembre de la même année, 81 morts et 24 blessés sont recensés lors de la tragédie de la discothèque Alcala 20 à Madrid. Le feu s'est déclaré à la suite d'un court-circuit, au moment où 150 personnes se trouvaient dans la salle.
  • En 1984, deux pompiers sont gravement intoxiqués lors de la lutte contre l’incendie de la discothèque Vitoria Park, à Vitoria. Peu après, dans la capitale espagnol cette fois, le club Rock Ola connaît un incendie qui manque de peu coûter la vie à un employé, sauvé in extremis par les pompiers.
  • En 1986, dans le Top Less Eros de Palma de Majorque, une personne est asphyxiée et 18 autres blessées dans un incendie.
  • Enfin, en 1988, trois personnes décèdent à la suite du drame du Pub Dickens, à Vitoria, ravagé par le feu.
 
 


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